Une recherche présentée à l’Université de Lomé chiffre et explique, pour 53 pays africains, la rupture de trajectoire ouverte par la cascade de crises au Moyen-Orient. Trente-cinq pays seraient en régression nette sur l’indice ODD entre 2019 et 2026, dix-sept feraient preuve de résilience, un seul progresserait encore. La médiane continentale reculerait. L’Agenda 2030 glisserait vers 2030+.
À la cérémonie de remise des diplômes de la troisième promotion du Master 2 Gouvernance des Organisations pour le Développement International (GODI), parcours de l’Université de Grenoble délocalisé à l’Université de Lomé, le 10 avril 2026, le professeur Koffi Sodokin (Maître de Conférences à l’Université de Lomé) a livré un diagnostic chiffré sur la trajectoire des Objectifs de développement durable (ODD) en Afrique. Le tableau qu’il dresse est sans appel : la cascade de crises ouverte au Moyen-Orient depuis 2023, des combats à Gaza aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran de février 2026, en passant par les attaques houthies en mer Rouge, pourrait effacer près de trois années de progrès vers les ODD pour 53 pays africains.
Par le Professeur, Koffi Sodokin, Maître de Conférences à l’Université de Lomé, FASEG.
La rupture de trajectoire
Avant la pandémie, l’Afrique fermait l’écart aux cibles ODD à un rythme régulier d’environ un demi-point d’indice par an, dans le prolongement d’une décennie de progrès continus en matière de pauvreté, d’éducation et de santé. Si cette tendance s’était poursuivie, la cible 2030 aurait été approchée. Elle ne l’est pas.
Depuis 2019, le continent décroche par rapport à sa propre trajectoire pré-crise. L’écart entre la projection pré-pandémique et la trajectoire observée s’est creusé d’année en année sur la période 2019-2024 documentée par les statistiques macroéconomiques disponibles. Nos projections pour 2025-2026, calibrées sur l’intensification des chocs au Moyen-Orient depuis 2023, prolongent ce décrochage plutôt qu’elles ne l’inversent. Le Graphique 1 rend ce mouvement directement visible. L’axe vertical mesure l’écart composite aux cibles ODD 2030 et il est inversé, de sorte que plus la courbe monte, plus l’Afrique se rapproche des objectifs. La ligne bleue pointillée prolonge la tendance pré-2019, la ligne rouge donne la trajectoire effectivement parcourue, et la zone orangée comprise entre les deux mesure le différentiel cumulé année après année.
L’écart cumulé que nous estimons représenterait, traduit en années équivalentes au rythme pré-crise, environ trois années de retard sur la trajectoire de convergence pré-pandémique. Sans action correctrice, l’Agenda 2030 deviendrait de fait un Agenda 2030+, c’est-à-dire un horizon dont la réalisation ne serait pas annulée mais reportée d’autant que les chocs géopolitiques externes se prolongeraient.

Source : Estimation de l’auteur
Une perspective géographique des constats
Notre analyse pays par pays apporte un second constat, plus dur. Selon nos projections, la régression ne serait pas une exception mais la règle. Sur les 53 économies africaines suivies, trente-cinq afficheraient un indice ODD plus bas en 2026 qu’en 2019, dix-sept feraient preuve de résilience en se maintenant dans une fourchette de plus ou moins un point, et un seul, Djibouti, conserverait une progression supérieure à un point. Aucune ne renouerait avec le rythme pré-crise. Autrement dit, le décrochage continental ne serait pas l’ombre portée de quelques pays en grande difficulté tirant la moyenne vers le bas, mais un phénomène diffus qui toucherait l’ensemble du continent à des degrés divers.
La cartographie révélerait des concentrations sans pour autant dessiner de découpage simple. Selon nos projections, l’Afrique australe (Afrique du Sud, −2,2 points ; Tanzanie, −1,5 ; Zambie, −1,0) reculerait plus fortement que le Maghreb. Le Sahel et l’Afrique centrale, qui cumulent insécurité et exposition pétrolière, afficheraient les régressions les plus sévères du continent (Tchad, −1,8 ; Niger, −0,9 ; Centrafrique, −0,9). À l’opposé, la corne de l’Afrique présenterait un profil contrasté, avec un Djibouti qui résisterait là où plusieurs de ses voisins immédiats reculeraient. La géographie classique des fragilités, héritée des typologies habituelles bas revenus, États fragiles, zones d’insécurité, expliquerait ainsi une partie du décrochage, mais en laisserait une part résiduelle non triviale, qui appelle d’autres clés de lecture.
L’UEMOA fournirait l’illustration la plus parlante de cette hétérogénéité intra-bloc. Sur les huit pays qui partagent la même monnaie, le même régime de change et la même autorité monétaire, quatre afficheraient une résilience positive (Bénin, +0,9 ; Côte d’Ivoire, +0,3 ; Burkina Faso, +0,2 ; Togo, +0,1), trois entreraient en régression légère (Niger, −0,9 ; Mali, −0,4 ; Guinée-Bissau, −0,6), et un seul, le Sénégal, basculerait en régression sévère (−1,1). L’écart maximal entre le Bénin et le Sénégal atteindrait deux points d’indice ODD en sept ans, à monnaie identique et politique monétaire commune. Le Togo se situerait à la lisière, dans une résilience encore légèrement positive.
La frontière entre régression et résilience traverserait donc les blocs régionaux. Ni la zone CFA, ni la CEDEAO, ni la SADC ne formeraient de poches homogènes. À côté de l’UEMOA, on retrouverait la même dispersion au sein de la CEMAC (Tchad, −1,8 contre Cameroun, −0,4 contre Congo, +0,2) et de la SADC (Afrique du Sud, −2,2 contre Eswatini, +0,5). Cette hétérogénéité intra-bloc, persistante en dépit du partage d’une monnaie, d’un régime de change ou d’institutions communes, suggère que la résilience aux chocs externes se jouerait moins au niveau régional qu’au niveau national, dans la qualité des amortisseurs budgétaires, le degré de diversification productive et la solidité du tissu institutionnel. La fragilité serait diffuse, mais les capacités de résilience seraient nationales.
Graphique 2 – Trajectoires ODD africaines, 2019–2026 : qui régresserait, qui stagnerait, qui progresserait encore ?

Source : Estimation de l’auteur
L’Afrique du Sud perdrait 2,2 points d’indice ODD composite sur la fenêtre 2019-2026, soit, rapporté au rythme pré-crise d’environ un demi-point par an, plus de quatre années de retard sur la trajectoire de convergence pré-pandémique. Le Tableau 1 rassemble les cinq régressions les plus marquées du continent. Ces pays appartiennent à des blocs régionaux distincts (SADC, CEMAC, EAC, UEMOA), à des régimes de change différents et à des positions opposées vis-à-vis de la rente pétrolière, signe que la régression traverserait les catégories institutionnelles habituelles plutôt qu’elle ne s’inscrirait dans une géographie prédéfinie.
Tableau 1. Encadré – Les cinq régressions les plus marquées
| Rang | Pays | Code ISO | Δ Indice ODD 2019-2026 |
| 1 | Afrique du Sud | ZAF | −2,2 pt |
| 2 | Tchad | TCD | −1,8 pt |
| 3 | Tanzanie | TZA | −1,5 pt |
| 4 | Gabon | GAB | −1,3 pt |
| 5 | Sénégal | SEN | −1,1 pt |
Source : Estimation de l’auteur
Une vulnérabilité structurelle, pas un accident
Nos résultats ajoutent un point moins visible mais décisif. Un test placebo conduit sur la période calme 2015-2019, c’est-à-dire avant la pandémie, la guerre en Ukraine et les tensions au Moyen-Orient, montre que l’exposition pétrolière agissait déjà sur les écarts à la trajectoire ODD. La cascade géopolitique n’a donc pas créé la fragilité du continent, elle l’a révélée puis amplifiée. Le décrochage observé entre 2019 et 2024 et celui que projettent nos estimations pour 2025-2026 ne sont pas des accidents, mais l’expression d’une vulnérabilité préexistante, longtemps masquée par un environnement extérieur exceptionnellement clément.
Quatre canaux de transmission, distincts mais profondément interconnectés, se conjuguent pour produire ce décrochage. Le coût pétrolier importé pèse sur la balance courante de plus de quarante pays, dégrade la position extérieure et rétrécit les marges budgétaires, sans que les économies productrices d’hydrocarbures, soumises à la même volatilité des prix, ne tirent un avantage net durable. Le surcoût de fret d’environ 30 %, imposé par le détour du cap de Bonne-Espérance depuis l’instabilité en mer Rouge, alourdit le prix final des biens manufacturés livrés sur les côtes africaines, des intrants industriels aux médicaments. L’inflation alimentaire, amplifiée par la flambée de l’indice FAO, frappe d’abord les ménages les plus pauvres, dont la part du budget consacrée à la nourriture peut dépasser la moitié, ce qui transforme un choc de prix mondial en choc de pauvreté local. La fuite des capitaux, enfin, élargit les écarts de taux que les États paient pour emprunter, rétrécissant l’espace budgétaire au moment précis où il faudrait l’élargir, alors que les primes de risque souveraines réagissent avec retard mais durablement aux séquences de tensions.
Cette vulnérabilité ne se distribuerait pas uniformément. L’Indice de développement humain stagne depuis 2020 dans les pays les plus exposés sur le plan alimentaire et énergétique, alors qu’il continue de progresser, plus lentement qu’avant la pandémie, dans les économies les moins vulnérables. La cascade de crises n’aurait donc pas seulement ralenti le développement agrégé du continent, elle aurait aussi amplifié les inégalités entre pays africains, en pénalisant davantage ceux qui partaient déjà de plus loin. C’est ce double effet, ralentissement moyen et divergence intra-continentale, qui justifie d’analyser la trajectoire ODD africaine comme un faisceau de trajectoires nationales hétérogènes plutôt que comme un agrégat homogène.
Trois leviers pour reprendre la main
Si l’Agenda 2030 glisse vers 2030+, la question ne serait plus de savoir si la trajectoire doit être corrigée, mais comment. Trois pistes opérationnelles, complémentaires plutôt que substituables, se dégageraient de notre analyse. Aucune ne suffirait prise isolément, mais leur articulation pourrait transformer une exposition subie en vulnérabilité gérée.
Première piste, la résilience budgétaire. Les économies les plus exposées à la cascade géopolitique seraient aussi celles qui amortissent le moins leurs chocs. La procyclicité budgétaire n’a pourtant rien d’inéluctable dans les pays en développement. Un nombre croissant d’économies est parvenu à graduer de ce piège en s’imposant des règles et des fonds de stabilisation crédibles, à condition qu’ils soient adoptés en période calme et non au cœur de la tempête. L’enjeu, pour les producteurs africains de pétrole comme pour les importateurs nets, consisterait à mettre en place des amortisseurs explicites : fonds de stabilisation pétroliers, règles contra-cycliques de dépense, lignes de précaution négociées avec les bailleurs avant la crise plutôt qu’au plus fort de celle-ci. À l’échelle des unions monétaires, la coordination des cadres budgétaires, longtemps pensée comme un simple outil de convergence, gagnerait à être reconsidérée à la lumière des écarts de trajectoires intra-UEMOA et intra-CEMAC documentés ici. Sans ces instruments, les dépenses sociales resteraient la variable d’ajustement par défaut dès que le baril s’envole, et chaque épisode de tension effacerait plusieurs années d’investissement humain.
Deuxième piste, la diversification, énergétique et commerciale. La cascade actuelle révèle deux dépendances jumelles. La première porte sur les hydrocarbures importés, dont les prix répercutent toute tension géopolitique sur la balance courante d’une quarantaine d’économies. La seconde concerne le routage du commerce, désormais cristallisé sur le goulot de Suez. Depuis l’instabilité en mer Rouge, le détour par le cap de Bonne-Espérance impose un surcoût de fret de l’ordre de 30 %. Réduire la première dépendance supposerait d’accélérer la transition énergétique, dont les expériences industrielles récentes montrent qu’elle est d’autant moins coûteuse qu’elle est entreprise tôt, en raison des effets de sentier dans la trajectoire technologique. La seconde appellerait un travail patient sur les corridors commerciaux, sur la diversification des partenaires et sur la complexité du panier d’exportations, dont l’expérience comparée a montré qu’elle conditionnait la croissance de long terme bien davantage que le niveau de revenu initial. La mise en œuvre effective de la ZLECAf offrirait, à cet égard, une opportunité d’absorption partielle des chocs externes par redéploiement du commerce intra-africain, encore très en deçà de son potentiel. La transition n’est pas seulement écologique, elle est aussi un enjeu de sécurité macroéconomique.
Troisième piste, le ciblage. Notre cartographie révélerait une hétérogénéité massive entre pays appartenant aux mêmes blocs régionaux, aux mêmes régimes de change, parfois à la même monnaie. L’UEMOA en fournirait l’illustration la plus claire, avec un écart de deux points d’indice ODD entre le Bénin et le Sénégal en sept ans. Cette dispersion plaiderait contre une réponse uniforme. Les ressources de rattrapage, qu’elles viennent des bailleurs multilatéraux, des partenaires bilatéraux ou des banques régionales de développement, gagneraient à être concentrées sur les économies où l’IDH stagne déjà et où la régression ODD serait la plus marquée, plutôt que saupoudrées au prorata du PIB ou de la population, qui dilue les effets là où ils seraient le plus utiles. Cinq pays, en particulier, concentreraient les régressions les plus sévères et appelleraient une attention prioritaire, parce que c’est là que chaque franc CFA mobilisé éviterait le plus de pertes en scolarisation, en accès aux soins et en sécurité alimentaire. L’expérience accumulée sur l’aide au développement rappelle de longue date que sa contribution à la réduction de la pauvreté dépend autant de sa concentration sur les zones où elle est la plus rentable que de son volume agrégé. Une réponse différenciée vaut mieux qu’une réponse moyenne, surtout lorsque les marges de manœuvre se sont rétrécies.
Le message reste sobre. Sur la période 2019-2026, une succession de chocs venus d’ailleurs aurait fait glisser l’Agenda 2030 vers 2030+. Trois années de progrès non pas effacées mais reportées, c’est notre estimation du coût cumulé de la pandémie, de la guerre en Ukraine et de la cascade au Moyen-Orient. Aucun de ces leviers ne neutraliserait, à lui seul, un environnement extérieur plus heurté qu’avant. Pris ensemble, en revanche, ils permettraient de protéger les acquis en matière de pauvreté, d’éducation et de santé, et de garder l’horizon 2030 à portée. La cascade de chocs vient d’ailleurs. La réponse, elle, appartient aux capitales africaines et à leurs partenaires.
