L’héritage intellectuel et politique d’Edem Kodjo a été au cœur d’un colloque international les 10, 11 et 12 juin 2026, organisé par le Laboratoire d’analyses des mutations politico-juridiques, économiques et sociales (LAMPES) de l’Université de Lomé autour du thème : « L’Afrique dans la géopolitique internationale : lumière sur la pensée d’Edem Kodjo ».
Décédé le 11 avril 2020, l’ancien Premier ministre togolais continue d’inspirer les réflexions sur l’avenir du continent africain. Au nom de sa famille, son fils Patrick Kodjo, ancien Directeur général du Centre Ouest-Africain de Formation et d’Études Bancaires (COFEB) de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), et actuellement administrateur de sociétés et membre de Conseil d’administration auprès d’institutions financières au plan régional et international a salué l’initiative lors du message de la famille délivré à l’occasion de l’ouverture des travaux.
Selon lui, « il s’agit d’une très belle initiative qui s’inscrit dans la continuité d’un ensemble de manifestations scientifiques de grande qualité que le LAMPES consacre aux grandes figures de la pensée africaine contemporaine ». À cet égard, il a rappelé que le laboratoire avait déjà consacré plusieurs rencontres à des personnalités telles que le philosophe camerounais Marcien Towa, le philosophe américano-ghanéen Kwame Anthony Appiah, l’intellectuel béninois Stanislas Spéro Adotevi ou encore le président ghanéen Kwame Nkrumah, figure majeure du panafricanisme et père de l’indépendance du Ghana. Dans un tel contexte, l’organisation d’un colloque consacré à l’ancien Secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et Premier ministre du Togo constitue « une marque d’honneur » à laquelle la famille est particulièrement sensible.
S’adressant aux participants, Patrick Kodjo les a invités à revisiter plusieurs ouvrages majeurs de son père, notamment « l’Occident, du déclin au défi », dans lequel il analysait déjà les recompositions du pouvoir mondial, ainsi que « Et demain l’Afrique », dans laquelle il développait sa vision de la place du continent africain dans ce qu’il appelait « le concert des nations ». Pour lui, ces réflexions conservent aujourd’hui toute leur pertinence au regard des crises internationales actuelles et des profondes mutations géopolitiques en cours à travers le monde.
Patrick Kodjo a rappelé qu’Edem Kodjo était « un panafricaniste convaincu et engagé », soucieux de concilier l’action politique et la réflexion intellectuelle. « D’abord par l’action, à travers son parcours d’homme d’État et de diplomate au service de son pays et de l’Afrique. Ensuite par la pensée, à travers une œuvre intellectuelle riche, portée par le souci de comprendre, d’écrire et de transmettre », a-t-il indiqué.
Le panafricanisme rationalisé, au cœur de la pensée et de l’action d’Edem Kodjo
L’engagement panafricaniste d’Edem Kodjo s’est traduit, au-delà de ses ouvrages, par de nombreuses réalisations concrètes. Résidant en France dans les années 1990, il a notamment fondé l’Institut Panafricain des Relations Internationales (IPRI), ainsi que la revue Afrique 2000, consacrée aux grandes questions de relations internationales, de géopolitique et d’économie.
Au début des années 2010, il a créé la Fondation Pax Africana, porteuse d’une vision panafricaniste fondée sur la paix, la gouvernance démocratique et la responsabilité des Africains dans la gestion de leurs propres crises. Cette fondation a notamment permis de réunir, à l’occasion de trois colloques internationaux de référence, plusieurs chefs d’État africains et personnalités de premier plan, parmi lesquels Jerry Rawlings (Ghana), Joaquim Chissano (Mozambique), Olusegun Obasanjo (Nigeria) et Thabo Mbeki (Afrique du Sud), ainsi que de nombreux universitaires et intellectuels du continent.
Patrick Kodjo a également retracé les racines de cet engagement : le panafricanisme s’est forgé en Edem Kodjo dès sa jeunesse, nourri par ses interrogations sur la place de l’Afrique dans le monde, déjà perceptibles au sein de la Fédération des Étudiants d’Afrique Noire en France (FEANF). « C’est fort de cette conviction que, deux années après son départ de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), en 1985, il a conçu le concept de panafricanisme rationalisé », une approche médiane entre le panafricanisme intégral défendu par Kwame Nkrumah et la démarche graduelle, progressiste et pragmatique portée par Julius Nyerere. D’après Patrick Kodjo, « le panafricanisme rationalisé d’Edem Kodjo met davantage l’accent sur la constitution de pôles fédérateurs composés d’États d’envergure, capables de jouer un rôle de catalyseur et d’unificateur dans les différentes régions du continent, avec pour finalité de restituer à l’Afrique la place qui lui revient dans la reconfiguration géopolitique du monde. »
« Celui qui voulait changer l’Afrique », l’ultime témoignage d’une vie d’engagement

Patrick Kodjo est enfin revenu sur le dernier ouvrage de son père, « Celui qui voulait changer l’Afrique », présenté comme des mémoires posthumes inscrits dans la tradition des mémoires d’outre-tombe.
D’après lui, une édition initiale de l’ouvrage a été publiée à la fin du mois de janvier 2026, et une version définitive, plus complète, devrait paraître très prochainement. Ce livre retrace le parcours d’une vie d’engagement, de lucidité et d’anticipation. « C’est le témoignage d’un homme incompris, en avance sur son temps, animé par la recherche du bien commun, que son époque a parfois ignoré et auquel les faits donnent aujourd’hui largement raison. » En somme, « le destin d’un homme entre deux siècles, habité par une seule ambition : inscrire l’Afrique dans un avenir plus juste et faire de l’action publique un instrument d’émancipation ».
Patrick Kodjo a annoncé que les exemplaires de la nouvelle édition seraient gracieusement mis à la disposition de l’Université de Lomé.
La pensée d’Edem Kodjo, toujours d’actualité

En conclusion, s’adressant aux professeurs et enseignants-chercheurs, Patrick Kodjo a indiqué que « la pensée d’Edem Kodjo n’appartient pas au passé. Elle interpelle le présent et, à bien des égards, devance encore l’avenir. C’est peut-être là la marque des grandes œuvres ». Il a conclu en citant cette phrase léguée à la postérité dans ses mémoires posthumes : « Ma vie a été une traversée où l’amour pour l’Afrique a toujours été le phare qui a guidé mes pas. À ceux qui suivent, je laisse ce message : continuez à rêver, à travailler et à croire en notre capacité individuelle et collective à transformer notre Afrique. »
Au nom de l’ensemble de la famille Kodjo, il a exprimé sa gratitude aux organisateurs du colloque pour leur contribution à faire vivre l’héritage intellectuel de l’ancien homme d’État togolais.
